
Protection des lanceurs d’alerte en Europe : une nouvelle étape
Les signalements jouent un rôle croissant dans la détection des risques au sein des organisations. Salariés et tiers utilisent davantage les canaux internes pour faire part de leurs préoccupations et révéler d’éventuels manquements. Cette prise de parole offre une meilleure visibilité sur les problèmes potentiels, mais elle représente aussi une charge de travail accrue pour les équipes responsables du traitement des alertes.
L’ analyse de 2,37 millions de signalements internes par NAVEX confirme cette tendance. À l’échelle mondiale, le nombre médian de signalements pour 100 salariés a atteint un nouveau record de 1,65 en 2025, contre 1,57 en 2024, un niveau déjà inédit. La hausse s’observe aussi en Europe, où cet indicateur est passé de 0,53 en 2022 à 0,77 en 2025.
Les signalements progressent en Europe, mais leur taux médian reste plus de deux fois moins élevé qu’à l’échelle mondiale. Les différences dans les pratiques peuvent tenir à de nombreux facteurs, notamment la culture de l’entreprise, la connaissance des canaux disponibles et la confiance dans les protections accordées aux personnes qui prennent la parole. Alors que l’Union européenne évalue son cadre de protection des lanceurs d’alerte, une question essentielle se pose : les individus se sentent-ils assez en confiance pour signaler un problème sans craindre de conséquences négatives ?
Dans ce contexte d’augmentation record des signalements, l’Union européenne a pris l’initiative d’évaluer son cadre de protection des lanceurs d’alerte.
La Commission européenne a ainsi engagé une évaluation de la directive (EU) 2019/1937, dite directive sur la protection des lanceurs d’alerte. Elle a invité les parties prenantes à se prononcer sur son efficacité et les améliorations nécessaires. Les protections actuelles sont-elles suffisantes ? Faut-il élargir le champ d’application du texte ? Comment assurer le respect de ses exigences dans tous les États membres ? Autant de questions au cœur de cette démarche.
Les avis divergent toutefois sur la suite à donner. Certains acteurs souhaitent renforcer ou élargir le cadre actuel. De son côté, Transparency International appelle les décideurs européens (en anglais) à combler en priorité les lacunes des législations nationales et à faire appliquer les protections existantes, plutôt qu’à réviser la directive elle-même.
Face à la hausse des signalements et à l’évolution de la réglementation, cette évaluation offre l’occasion de vérifier si le cadre européen de protection des lanceurs d’alerte répond toujours aux besoins actuels.
Signalement interne : des pratiques différentes selon les régions
En 2025, le nombre de signalements a atteint un niveau record à l’échelle mondiale.
- 2,37 millions
Signalements internes analysés
- 1,65
Nombre médian de signalements pour 100 salariés dans le monde
- 0,77
Nombre médian de signalements pour 100 salariés en Europe
Directive sur les lanceurs d’alerte : l’heure du bilan pour préparer la suite
Adoptée en 2019, la directive européenne sur la protection des lanceurs d’alerte a fixé un socle commun de garanties minimales pour les personnes qui signalent des violations du droit de l’Union. Elle impose notamment des canaux de signalement confidentiels, un suivi approprié des alertes et des mesures de protection contre les représailles.
Les États membres devaient transposer la directive dans leur droit national avant décembre 2021. Sa mise en œuvre a toutefois été inégale. Certains pays ont adopté leur législation en retard ; d’autres ont introduit des dispositions qui ne répondent pas pleinement aux exigences du texte. Dans son rapport de juillet 2024 sur la mise en œuvre de la directive, la Commission européenne a elle-même relevé des lacunes sur plusieurs points essentiels, notamment le champ de la protection, les conditions pour en bénéficier et les mesures de prévention des représailles.
L’Union européenne a aussi montré sa détermination à faire respecter ces exigences. Face aux retards de transposition, la Commission européenne a engagé des procédures d’infraction contre 24 États membres en janvier 2022, puis saisi la Cour de justice de l’Union européenne dans six de ces affaires. Ces démarches soulignent l’importance qu’elle accorde à la mise en œuvre effective des protections des lanceurs d’alerte.
La Commission européenne a commencé à recueillir des éléments pour son évaluation en août 2025, avant de mener une consultation publique du 28 janvier au 22 avril 2026. Outre les réponses au questionnaire public, elle s’appuie sur des échanges complémentaires avec les parties prenantes et sur des travaux de recherche.
La Commission évalue la directive selon cinq critères : son efficacité, son efficience, sa pertinence, sa cohérence avec les autres politiques de l’Union et la valeur ajoutée d’un cadre européen commun. Cette évaluation devrait s’achever au quatrième trimestre 2026.
La suite dépendra des conclusions de la Commission. Celles-ci pourraient préconiser une meilleure application des exigences existantes ou de nouvelles mesures. Si des modifications législatives sont jugées nécessaires, elles pourraient faire l’objet d’analyses complémentaires avant l’élaboration d’une proposition, qui serait ensuite examinée par le Parlement européen et le Conseil. À ce stade, aucune modification de la directive n’a été décidée dans le cadre de cette évaluation.
Le champ de protection des lanceurs d’alerte s’élargit déjà
Le champ de la protection des lanceurs d’alerte dans l’Union européenne s’élargit déjà, sans qu’il ait été nécessaire d’attendre les conclusions de la Commission ou une éventuelle révision de la directive. De nouveaux textes européens étendent en effet cette protection aux personnes qui signalent des violations de leurs dispositions.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle en est un exemple. Son article 87 étend l’application de la directive aux signalements de violations de ce règlement. Les personnes qui les signalent bénéficient ainsi des mêmes protections contre les représailles que celles qui dénoncent des manquements financiers.
La directive européenne anticorruption (UE) 2026/1021 entrée en vigueur le 31 mai 2026 suit la même logique. Son article 25 étend la protection des lanceurs d’alerte aux personnes qui signalent l’une des infractions de corruption qu’elle définit, dans le secteur public comme dans le secteur privé. Les États membres disposent de 24 mois pour transposer la plupart de ses dispositions dans leur droit national.
Ces extensions viennent compléter les domaines déjà couverts par la directive, notamment les marchés publics, les services financiers, la sécurité des produits, la protection de l’environnement, la santé publique, la protection des consommateurs et celle des données personnelles. Les textes concernés sont répertoriés dans l’annexe de la directive.
L’évaluation menée par la Commission pourrait ouvrir la voie à une protection encore plus large. L’ article 27, paragraphe 3, de la directive lui impose de déterminer si des mesures supplémentaires sont nécessaires, notamment pour étendre la protection à d’autres textes ou domaines du droit de l’Union. Il mentionne expressément l’environnement de travail, en particulier la santé et la sécurité des travailleurs ainsi que les conditions de travail.
Tous les acteurs ne sont toutefois pas favorables à un élargissement des obligations. La Fédération européenne des conseillers fiscaux (ETAF) propose de relever de 50 à au moins 100 salariés le seuil à partir duquel les entreprises doivent mettre en place des canaux de signalement internes, en raison de la charge administrative que cette obligation représente pour les entreprises de taille moyenne. Certaines entités, notamment dans les services financiers, sont déjà soumises à cette obligation quel que soit leur effectif. La Commission n’a pas retenu à ce stade la proposition de la fédération.
La Commission devra concilier ces priorités divergentes. Certains acteurs souhaitent élargir la protection et mieux faire respecter les règles existantes, tandis que d’autres demandent des obligations de conformité plus simples. Les suites de l’évaluation pourraient donc modifier à la fois le champ des signalements protégés et les obligations des organisations.
Pour les responsables conformité, nul besoin d’attendre les conclusions de l’évaluation pour agir. Les organisations peuvent dès à présent vérifier que leurs canaux permettent de recueillir tous les signalements désormais protégés, y compris ceux qui concernent l’IA et la corruption. Il leur faut aussi s’assurer que ces nouvelles catégories de signalements sont confiées à des enquêteurs disposant de l’expertise nécessaire. Enfin, les communications aux salariés doivent expliquer clairement quels signalements ouvrent droit à une protection et comment les effectuer.
L’élargissement du champ de protection exige aussi une coordination plus étroite entre les équipes conformité, juridiques, RH, de sécurité de l’information et les autres fonctions chargées de la gestion des risques. En s’adaptant dès maintenant, les organisations seront mieux préparées aux évolutions du cadre juridique et pourront anticiper les nouvelles exigences au lieu de devoir réagir à leur entrée en vigueur.
Pourquoi est-il essentiel de bien protéger les lanceurs d’alerte ?
L’évaluation de la Commission doit notamment déterminer si la directive remplit son objectif : permettre à chacun de signaler des manquements en toute sécurité, avec l’assurance que son signalement sera pris en compte et fera l’objet d’un suivi approprié.
Les protections prévues par la loi constituent une base essentielle, mais leur efficacité se mesure avant tout à ce qui se passe lorsqu’une personne signale un problème. Tout dépend alors de l’accueil réservé au signalement, du suivi qui lui est donné, de la manière dont les représailles sont traitées et des recours effectifs dont dispose la personne si ces protections font défaut.
Même lorsque le droit national reconnaît le droit de signaler des manquements, les lanceurs d’alerte peuvent avoir du mal à obtenir des conseils indépendants, à accéder à des recours effectifs ou à contester des mesures de représailles. Les disparités dans l’application de ces protections peuvent accentuer l’incertitude, notamment pour les personnes qui travaillent dans plusieurs pays ou au sein de multinationales.
Ces lacunes ont des conséquences tant pour les employeurs que pour les lanceurs d’alerte. Les salariés qui craignent des représailles hésitent davantage à signaler des manquements en interne. Ce manque de confiance dans le dispositif peut priver les entreprises d’informations précieuses pour repérer les problèmes et y remédier avant qu’ils ne s’aggravent.
Au sein des organisations, une protection efficace repose sur des procédures claires, des enquêteurs dûment formés et des méthodes cohérentes pour évaluer les faits signalés. Elle exige aussi une supervision effective du traitement des signalements et de la mise en œuvre des mesures correctives appropriées.
Renforcer la protection des lanceurs d’alerte en Europe suppose donc d’agir à la fois sur le cadre juridique et sur les conditions concrètes qui encouragent la prise de parole.
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Hausse des signalements : quels enjeux pour les équipes conformité en Europe ?
La hausse du nombre de signalements internes apporte un éclairage supplémentaire dans l’évaluation de la directive.
À l’échelle mondiale, le délai médian de clôture des dossiers est passé de 21 jours en 2024 à 28 jours en 2025, soit une hausse de 33 % en un an. Les données régionales révèlent toutefois des évolutions contrastées. Les organisations dont le siège se situe en Europe ont réduit ce délai de 18 jours en 2025. Malgré cette amélioration, leur médiane de 51 jours reste nettement supérieure à celle observée dans le monde.
L’allongement des enquêtes peut avoir des conséquences pour les organisations comme pour les personnes à l’origine des signalements. L’établissement des faits demande du temps, mais des délais excessifs peuvent laisser les auteurs de signalements et les autres personnes concernées dans l’incertitude. Ils risquent aussi de retarder les mesures correctives et d’éroder la confiance dans le dispositif si les faits signalés ne sont pas traités de manière appropriée.
Les données de référence ne permettent pas d’expliquer l’allongement des délais de clôture. Cette tendance invite toutefois à vérifier si, face à la hausse des signalements, votre organisation dispose de ressources suffisantes pour mener les enquêtes, de procédures claires et d’une supervision adaptée.
Parallèlement, les canaux numériques prennent une place croissante, notamment les plateformes de signalement en ligne. En 2025, 63 % des signalements provenant d’Europe ont été déposés sur le web, contre 33,8 % en moyenne à l’échelle mondiale. Cette proportion a fortement progressé en Europe en quelques années, puisqu’elle s’établissait à 45 % en 2022.
Ces données sont particulièrement pertinentes pour les organisations européennes, souvent présentes dans plusieurs pays aux exigences nationales différentes. Même avec une plateforme de signalement commune, les règles qui définissent les signalements protégés, les responsabilités en matière d’enquête et les garanties accordées aux auteurs de signalements peuvent varier d’un pays à l’autre.
D’éventuelles modifications de la directive pourraient soulever de nouveaux enjeux pour les entreprises qui gèrent un dispositif d’alerte dans plusieurs pays. Pour les responsables conformité, il est donc essentiel de disposer de procédures de signalement et d’enquête capables de s’adapter aux évolutions réglementaires, tout en assurant une prise en charge cohérente des personnes qui signalent un problème.
Canaux de signalement : comparaison entre l’Europe et le monde
La part des signalements déposés en ligne est plus élevée en Europe qu’à l’échelle mondiale.
- 63 %
Signalements en ligne en Europe
- 33,8 %
Signalements en ligne dans le monde
Évaluation de la directive : les points à suivre pour les équipes conformité
L’évaluation de la directive ne crée aucune nouvelle obligation et rien ne permet encore de savoir si la Commission recommandera des modifications législatives. Elle soulève toutefois des questions que les responsables conformité sont bien placés pour examiner, grâce à leur expérience de la gestion des canaux de signalement et du traitement des alertes.
Les protections actuelles remplissent-elles leur rôle ?
La protection des lanceurs d’alerte est efficace si chacun se sent en mesure de signaler des manquements en toute sécurité et si les entreprises peuvent y donner suite de manière appropriée. Les responsables conformité peuvent donc vérifier que leur dispositif garantit une confidentialité suffisante, une protection effective contre les représailles et un suivi adapté des signalements.
Une révision de la directive améliorerait-elle le signalement et les enquêtes ?
Un champ de protection plus large pourrait offrir des garanties supplémentaires tout en soulevant de nouvelles questions pratiques et d’éventuelles difficultés de mise en œuvre. Les propositions visant à simplifier certaines obligations interrogent quant à elles sur l’équilibre entre les exigences administratives et l’accès à des canaux de signalement efficaces.
Que révèlent les données sur l’efficacité des dispositifs actuels ?
Le volume de signalements, les délais d’enquête, les suites données aux dossiers et les allégations de représailles offrent un éclairage sur le fonctionnement concret des dispositifs d’alerte. À eux seuls, ces indicateurs ne suffisent pas à évaluer l’efficacité du cadre juridique, mais ils peuvent permettre de repérer plus facilement d’éventuelles faiblesses et d’orienter la réflexion sur les améliorations à apporter.
Ces questions restent pertinentes, que l’évaluation débouche ou non sur une révision de la directive. Elles soulignent aussi l’importance de l’expérience de terrain pour orienter l’évolution du cadre européen de protection des lanceurs d’alerte.
Une occasion de faciliter les signalements en Europe
La directive européenne sur la protection des lanceurs d’alerte a posé des bases essentielles pour protéger les personnes qui signalent des manquements. Son évaluation permet de faire le point sur les acquis, les disparités qui persistent dans sa mise en œuvre et les évolutions à envisager.
Les constats de Transparency International montrent que des lacunes importantes subsistent, notamment dans la protection contre les représailles et l’application effective des droits reconnus aux lanceurs d’alerte.
Parallèlement, les données NAVEX montrent que les personnes sont de plus en plus nombreuses à signaler leurs préoccupations en interne. Les organisations peuvent ainsi mieux repérer d’éventuels manquements, mais cette hausse exige aussi un traitement efficace des alertes pour préserver la confiance de ceux qui prennent la parole.
Pour les responsables conformité, cette évaluation est l’occasion de faire le point sur les forces du cadre européen de protection des lanceurs d’alerte, les améliorations nécessaires et les conséquences possibles de nouvelles exigences sur leurs dispositifs d’alerte. Que la Commission privilégie une application plus rigoureuse des règles, des protections élargies ou une évolution des obligations actuelles, les décisions à venir pourraient façonner les pratiques de signalement en Europe pour les années à venir.
Quelle que soit l’issue de l’évaluation, l’objectif reste clair. Chacun doit pouvoir signaler un problème en toute sécurité, les organisations doivent disposer des moyens d’y donner suite et les protections prévues par la loi doivent être pleinement effectives sur le terrain.
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